16/11/2010
 Thème du droit du travail : Temps de travail BTP
 

Interview du mois : Les seniors sont-ils de bons tuteurs ?

Les seniors sont aujourd’hui au centre de toutes les attentions. A l’heure où la pénurie des talents guette les entreprises, le tutorat apparaît comme l’une des solutions à l’augmentation de leur taux d’emploi et à la restauration du lien entre les générations. C’est en tout cas l’un des axes de la réforme des retraites. Les seniors sont-ils pour autant naturellement de bons transmetteurs de savoir ? Le point avec Nicole Raoult.

Mots clés de l'article : Emploi des seniors BTP  |  Aide à l'emploi BTP  |  Augmentation bâtiment

Nicole Raoult est un consultant/chercheur en ressources humaines et dirige Maturescence, un réseau d'experts spécialistes de la problématique du management des âges et du vieillissement en entreprise.

 

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Quel est le taux d'emploi des seniors ?

Quel est le regard des entreprises sur les seniors ?

Sont-ils en passe d'être considérés comme un atout ?

Pour quelles raisons, selon vous ?

Quelles sont leurs « cartes maîtresse » ?

Le développement du tutorat constitue t-il alors la solution à l'emploi des seniors et à la transmission aux plus jeunes, des savoirs ?

Pour quelles raisons ?

Qu'entendez-vous par là ?

Le tutorat comme solution à l'emploi des seniors doit-il alors être écarté ?


L'interview dans son intégralité


Quel est le taux d'emploi des seniors ?

Nicole Raoult : En 2008, les salariés de 50 ans et plus représentaient 24,3 % de l'emploi total, contre 20,5 % en 2000. Avec un taux de 38,2 % en 2008, la progression du taux d'emploi des 55-64 ans est sensiblement meilleure, comme le confirment les dernières données disponibles. Elles montrent que le taux d'emploi de ces salariés au 31 décembre 2009 s'élevait à 38,9 %, soit une hausse de 1,9 point depuis 2003, dont 0,7 point entre 2008 et 2009. Les dernières données européennes à fin 2008 attestent toutefois que le taux d'emploi des seniors en France se situe à plus de 6 points en-dessous de la moyenne européenne. Cette situation est essentiellement imputable au faible taux d'activité en France après 60 ans. Avec un taux de 58,5 %, notre pays est en revanche dans la moyenne de ses voisins pour la catégorie des 55 et 59 ans. Et, dans les premiers pays de l'Union Européenne pour les 50-54 ans, avec un taux d'emploi de 80,5 %, soit 4 points au-dessus de la moyenne.

Quel est le regard des entreprises sur les seniors ?

N.R. : Une étude de la DARES du mois de septembre montre que leur approche est aussi en train de changer. Elle pointe une modification des comportements de maintien dans l'emploi, induite par les nombreuses mesures prises par les pouvoirs publics afin de favoriser l'emploi des seniors. Ces salariés sont ainsi aujourd'hui au centre de toutes les attentions : réforme des retraites, injonction pour les entreprises de 50 salariés et plus de se doter d'un dispositif en faveur de l'emploi des salariés dits « âgés » (accord collectif ou plan d'action), disparition progressive des dispositifs de cessation anticipée d'activité, etc. Par nécessité, l'incitation au prolongement de l'activité se transforme en véritable obligation.

Besoin de précisions sur le contenu du plan d'action en faveur de l'emploi des seniors ? Les Éditions Tissot mettent à votre disposition un dossier de synthèse sur l'emploi des seniors dans lequel vous trouverez un modèle de plan d'action.

Sont-ils en passe d'être considérés comme un atout ?

N.R. : Peu d'employeurs expriment en tout cas des craintes quant à une augmentation de la part des seniors dans leur établissement. Selon l'étude de la DARES, près de 50 % mettent en avant la disponibilité des quinqua au niveau des horaires et de la motivation. Ils sont même 85 % à estimer que l'expérience, le savoir-faire et la conscience professionnelle des seniors sont des atouts permettant de valoriser la mémoire d'entreprise, la transmission des savoir-faire et la complémentarité des équipes et l'organisation du travail. Ce qui est loin d'être anodin. En 2008, 17 % des employeurs estimaient qu'ils seraient confrontés à la disparition de certaines compétences clés détenues par les seniors, dans les cinq ans à venir. Pour autant, les seniors cherchent toujours leur place dans les entreprises.

Pour quelles raisons, selon vous ?

N.R. : Ils sont encore trop souvent perçus comme un handicap en raison de leur coût salarial ou, sont considérés comme trop rétifs au changement. Si leur savoir-faire et leur expérience sont toujours valorisés, leur supposé manque de productivité les pénalise sur le marché du travail. Un paradoxe mis en évidence par un sondage récent de l'institut CSA. Alors que 69 % des personnes interrogés lors de cette enquête considèrent que le maintien au travail des personnes âgées de 60 ans et plus représente un atout pour les entreprises, seuls 17 % d'entre elles affirment que c'est au sein d'une entreprise qu'ils peuvent le plus transmettre leur expérience. Au contraire, 47 % estiment que les associations et/ou les activités de bénévolat sont plus adaptées. Or, les seniors représentent au contraire, un atout maître dans la stratégie RH des entreprises. L'âge ne joue absolument pas sur la motivation.

Quelles sont leurs « cartes maîtresse » ?

N.R. : Expérimentés, ayant connu des parcours professionnels multiples ou dépositaires de l'histoire de l'entreprise, ils détiennent des compétences qui feront nécessairement défaut après leur départ. Et, malheureusement, leur potentiel en termes de transmission des savoirs est souvent négligé, au détriment du développement de l'activité économique de l'entreprise. Devenu un enjeu national, le maintien des seniors dans leur emploi est donc une opportunité à saisir par les entreprises pour professionnaliser leurs pratiques en matière de gestion et de transfert des compétences.

Le développement du tutorat constitue t-il alors la solution à l'emploi des seniors et à la transmission aux plus jeunes, des savoirs ?

N.R. : C'est en tout cas l'une des pistes privilégiée par le Gouvernement qui entend favoriser l'emploi des « salariés âgés » et le développement de l'alternance en misant largement sur le tutorat. C'est d'ailleurs l'un des axes de la loi portant réforme des retraites. Au chapitre « développer l'emploi des seniors » : ce texte prévoit en effet une aide à l'embauche  pour le recrutement de salariés de plus de 55 ans au chômage et, le renforcement du tutorat entre les seniors et les jeunes, afin de faciliter la transmission de savoirs avant le départ à la retraite. Reste que de nombreux travaux l'attestent « senior » et « tutorat » ne vont pas forcément de pair.

Besoin de précisions sur la nouvelle aide à l'embauche des seniors ? N'hésitez pas à lire l'article : Réforme des retraites : les 5 points clés à connaître sur le départ à la retraite.

Pour quelles raisons ?

N.R. : La séniorité n'est pas un critère prioritaire pour devenir tuteur, même si depuis la mise en œuvre du Plan emploi seniors par le Gouvernement en 2009, les entreprises sont de plus en plus nombreuses à s'intéresser au tutorat. L'idée selon laquelle les tuteurs seraient naturellement des seniors et les seniors spontanément de bons tuteurs, doit être largement relativisée dans les faits. C'est en tout cas une fausse évidence. Contrairement aux idées reçues, les seniors ne représentent pas la grande majorité des tuteurs. Ainsi dans le bâtiment, seuls 20 % des salariés chargés d'une fonction de tutorat, sont âgés de 49 ans et plus. Un bon tuteur est jugé avant tout sur son expérience professionnelle et sur ses compétences pédagogiques. L'âge ne fait rien à l'affaire. La piste du tutorat explorée aujourd'hui par le Gouvernement est donc loin d'être la solution miracle. On peut même dire qu'elle est à l'exact opposé des aspirations émises par les seniors.

Qu'entendez-vous par là ?

N.R. : Contrairement aux clichés habituels, les seniors veulent, comme tout salarié actif, progresser en termes de compétences et être reconnus pour ce qu'ils sont. Ils pensent encore et surtout à leur équilibre, à leur carrière et à leur place au sein de l'entreprise. Bien qu'étant perçus comme de bons transmetteurs d'un savoir, ils refusent d'être cantonnés à un simple rôle de tuteur pour les nouveaux entrants. Pour nombre de seniors devenir tuteur est en effet synonyme de « mise au placard ». C'est ce que démontre une enquête de l'Observatoire de la CEGOS publiée en juin dernier et, réalisée auprès de 1.000 salariés de 50 à 65 ans. Cette étude confirme en effet que la majorité des quinqua (51 %) veut avant tout continuer à évoluer professionnellement, même en fin de carrière. Et cette majorité attend de leur entreprise une reconnaissance de leur expertise et de leurs compétences.

Le tutorat comme solution à l'emploi des seniors doit-il alors être écarté ?

N.R. : Non, mais pour être pertinent, il doit s'inscrire dans une démarche réfléchie et pérenne. Envisager le tutorat comme une des solutions à l'emploi des seniors reste une piste intéressante, mais elle doit s'accompagner d'une réflexion sur sa faisabilité, par branche et, au sein des entreprises. Confrontée à des départs massifs à la retraite, et au risque de perdre ses savoirs et sa « culture métier », une branche doit ainsi s'intéresser au tutorat senior. Cela a été notamment la démarche entreprise dès 2003 par le secteur du papier/carton qui a créé par l'intermédiaire de son OPCA, un dispositif spécifique « Cap tutorat ». À partir d'un diagnostic, l'entreprise peut aussi mettre en place par le biais d'un organisme externe, des réunions de sensibilisation sur-mesure pour tous les salariés impliqués dans cette démarche, et un accompagnement personnalisé effectué par un « conseiller tutorat », qui intervient dans l'établissement.

Propos recueillis par Catherine Max, journaliste juridique

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