Prévention des troubles psychosociaux : l’apport de la pratique philosophique - Editions Tissot
15/03/2017
 Thème du droit du travail : Risques psychosociaux
 

Prévention des troubles psychosociaux : l’apport de la pratique philosophique

Les problématiques des risques psychosociaux et de la qualité de vie au travail sont très souvent traitées du point de vue psychologique ou sociologique. Jérôme Lecoq, docteur en philosophie et praticien nous explique ce qu’est la pratique philosophique et quelle est son application au monde de l'entreprise.

Mots clés de l'article : Prévention des risques

Evaluations, analyses, outils de passage à l'action, suivi individuel sont autant de techniques construites et réalisées à partir des connaissances issues de la psychologie ou de la sociologie. Si l'on sait que la philosophie peut apporter des éclairages majeurs dans la compréhension de ces phénomènes, on oublie parfois qu’elle propose également des outils concrets permettant d'accompagner les salariés dans le développement de leurs compétences. Jérôme Lecoq, docteur en philosophie et praticien, décrit cette approche qui s'inscrit à la frontière entre la prévention secondaire et la prévention tertiaire.

Qu'est-ce que la pratique philosophique ? 

Jérôme Lecoq : C'est une pratique récente dont l'un des fers de lance est le docteur en philosophie Oscar Brenifer qui s'appuie sur 2500 ans d'histoire de la philosophie. Le « modèle » principal est la figure de Socrate comme promoteur incessant du dialogue avec autrui. Elle consiste à entraîner les individus à clarifier leurs idées, leurs positionnements et leur communication en travaillant sur leur argumentation. Le principe est de les aider à résoudre leurs problèmes par le biais d'une réflexion en lien avec une problématique philosophique plus large. Elle vise à libérer les individus en leur faisant prendre conscience que leurs problèmes sont partagés par une grande partie de l'humanité. Cette pratique, qui peut s'effectuer en consultations individuelles ou collectives, commence à trouver son essor dans plusieurs pays comme la Russie, l'Espagne, la Turquie, la Chine et la France.

Proche de la psychologie par le travail axé sur les biais cognitifs (comme la pensée dichotomique ou l'inférence arbitraire), la pratique philosophique s'en distingue en ne demandant pas à l'individu de se raconter et en ne laissant pas de place à la plainte. Très exigeante, repose sur un cadre : la raison. Elle ne peut donc pas être pratiquée par des personnes ayant des pathologies psychiques lourdes comme des schizophrénies ou autres troubles importants de la personnalité. Les effets sur la santé mentale restent à prouver biologiquement mais dans la pratique nous observons, au même titre que la psychanalyse, qu'elle permet de dénouer des nœuds dans la pensée et qu'elle redonne aux individus l'autonomie nécessaire pour redevenir acteur de leur parcours.

La pratique philosophique est-elle applicable au monde de l'entreprise ? 

J.L. : De plus en plus de salariés, même avec des niveaux hiérarchiques très élevés, se plaignent de ne plus réfléchir dans leur travail, de ne faire qu'appliquer des process. Ils sont en demande de muscler et d’entraîner leur réflexion tant le contenu de leur travail ne leur permet plus de le faire. Ils n'ont pas le temps et ne le prennent pas. Ce constat concerne tous les secteurs, même les métiers intellectuels où les prêts-à-penser sont souvent trop prégnants. On constate aussi une certaine peur du jugement dans le monde du travail actuel bien que la capacité à produire des jugements argumentés soit le fondement même de la pensée.

La pratique philosophique peut alors intervenir à plusieurs niveaux : 

  • répondre aux besoins de penser des individus en les entraînant régulièrement afin qu'ils reprennent de l'autonomie sur leur existence. C'est une pratique exigeante et qui contribue à assouplir et fortifier la pensée, similaire aux effets de la gymnastique sur le corps ;
  • développer des compétences d'assertivité, de lucidité et de clarté qui sont des compétences très utiles pour mieux appréhender les difficultés quotidiennes au travail et préserver sa santé mentale. Les compétences d’analyse, de synthèse, d’argumentation, d’explication et d’interprétation nourrissent la confiance, les capacités de confrontation et d’étonnement ou encore le sentiment de responsabilité, et vice versa ;
  • gérer les conflits ouverts ou larvés entre deux équipes ou plusieurs collaborateurs d'une même équipe ;
  • accompagner les changements importants en favorisant la prise de conscience des modes relationnels de chacun, en identifiant et traitant les inquiétudes des acteurs.

Des conférences, formations ou entretiens individuels peuvent être proposés mais il faut convenir du fait que ces interventions rencontrent un meilleur écho dans les entreprises où les rapports sont décomplexés comme les start-up. Dans les grandes entreprises, les relations sont davantage teintées de jeux de pouvoir et d'implicite, ce qui peut rendre l'enseignement de la pratique philosophique parfois inadapté ou inutile dans ce genre de contexte. Les suivis individuels seront alors davantage privilégiés pour répondre aux demandes individuelles.

Benjamin Chaillou 

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