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La banalisation de l’alcool au travail

Publié le par dans Risques professionnels.

Même si la consommation d’alcool a diminué de moitié en 50 ans, les européens – et les Français en particulier- sont les plus gros consommateurs d’alcool au monde. L’alcool, auparavant boisson quotidienne accompagnant les repas, appartient désormais à l’univers festif, sans pour autant avoir quitté le monde du travail. La prévention de l’alcoolisme en entreprise est l’affaire de tous.

L’alcool, à tous les niveaux de l’entreprise

7,7 % des actifs âgés de 16 à 64 ans consomment quotidiennement de l’alcool, générant ainsi de l’absentéisme et réduisant la productivité. Selon les experts, en 2000, l’alcoolisation sur les lieux de travail aurait occasionné près de 16 milliards d’euros de perte de productivité pour les entreprises.

La baisse de concentration provoque également des comportements inappropriés ou à risques. L’alcool est responsable de 10 à 20 % des accidents de travail et de 40 à 45 % des accidents mortels. La prise d’alcool est plus répandue lorsque les professions sont pénibles physiquement (bâtiment, agriculture, manutention) ou en contact avec le public. 19,2 % des actifs consomment de manière occasionnelle, mais importante, de l’alcool.

L’enquête 2012 de l’INPES identifie quatre secteurs professionnels particulièrement touchés par la consommation d’alcool quotidienne (ou ponctuelle importante). Dans la construction, on note 13,4 % de consommateurs quotidiens (et 32,7 % pour l’alcoolisation aigüe) : c’est la petite goutte ou le petit blanc limé le matin avant d’attaquer la journée de travail, en passant par la bière ou le pastis à midi, ou les « pots » dans la cabane de chantier. Parmi les agriculteurs et les pêcheurs, le nombre de consommateurs quotidiens grimpe à 16,6 % (30,7 % pour la consommation ponctuelle importante).

Quant aux salariés de l’hôtellerie-restauration et de l’industrie, 26,9 % et 26,2 % respectivement sont touchés par la consommation ponctuelle importante. Des chiffres conséquents qui ne permettent pourtant pas de battre en brèche le tabou qui entoure le sujet.

Allant à l’encontre d’une idée reçue, l’Inserm souligne que la consommation l’alcool n’est pas réservée aux professions peu qualifiées : le nombre de consommateurs s’élève en effet avec le niveau d’études.

Chez les cadres, la consommation excessive d’alcool est plus fréquente chez les femmes que chez les hommes. Peut-être car, ayant plus de difficultés pour accéder à des postes à responsabilité, elles s’investissent de manière considérable pour « faire leurs preuves » et mériter leur poste. En outre, la charge professionnelle combinée aux obligations familiales, les pousse vers un moyen de « tenir » le rythme trépidant sur le long terme. 

Une cadre dirigeante d’un célèbre groupe du BTP, devenue alcoolique pour supporter la pression et s’intégrer dans un univers d’hommes, témoigne : « Je n’étais pas seule à boire. […] Je n’en veux pas à mes employeurs, mais j’aurais aimé que l’on me tende un jour la main ».

Employeur, IRP et salarié : responsabilité partagée

Les facteurs pouvant provoquer une consommation d’alcool en entreprise sont nombreux : une organisation et des conditions de travail qui sollicitent trop les organismes, accroissent la pression et le stress, une durée du travail trop élevée qui s’installe, etc.

Une étude britannique menée auprès de 400 000 personnes révèle que « les individus travaillant plus de 48 heures par semaine ont plus de risques de voir augmenter leur consommation d’alcool ».

Même si l’art. R. 4228–20 du Code du travail autorise sur le lieu de travail « le vin, la bière, le cidre et le poiré », suite aux décès de plusieurs salariés après des « pots » bien arrosés, le Gouvernement a voté un décret qui permet d’introduire dans le règlement intérieur une clause limitant ou interdisant la consommation de toute boisson alcoolisée.

Les juges rappellent que, face à la consommation d’alcool, les mesures prises par l’employeur doivent être proportionnées au but recherché. La consommation d’alcool en faible quantité et de manière isolée, ne peut être considérée comme une faute grave justifiant un licenciement. 

Les salariés doivent donc aussi se responsabiliser par rapport à leur consommation qui peut induire des conduites à risques, pouvant mettre en danger leur vie ou celle de leurs collègues. 

Les représentants du personnel, notamment les membres du CHSCT et le médecin du travail, doivent être considérés comme des interlocuteurs privilégiés pour aborder les problèmes d’alcool (et autres addictions) au travail. Il appartient également aux managers de proximité de détecter les salariés qui peuvent avoir besoin d’aide et faire remonter l’information à qui de droit. Enfin, la perspicacité et la bienveillance d’un collègue peuvent permettre à un salarié de prendre conscience de son laisser-aller et de la nécessité de se faire accompagner. 

Les Editions Tissot vous proposent un dépliant sur les conduites addictives de façon à engager le dialogue sur le sujet et favoriser la prévention.

Même si les actions de prévention sont de la responsabilité du chef d’entreprise car il doit veiller à la santé et sécurité des salariés, la Cour de cassation semble avoir assoupli sa position quant à l’obligation de sécurité de résultat de l’employeur. Ainsi, il n’y aura manquement que si l’employeur n’a pas pris toutes les mesures prévues aux articles L. 4121–1 et L. 4121–2 du Code du travail pour assurer la protection effective des travailleurs (voir notre article « Obligation de sécurité de l’employeur : jusqu’où va-t-elle ? »).

En limitant la mise en cause systématique de l’obligation de sécurité de résultat du dirigeant, la justice donne ici un signal fort et affirme, à mon sens, que la santé et la sécurité des salariés est une responsabilité partagée. Chacun, à son niveau, doit participer et devenir un acteur du processus.


Cindy Feix

Auteure du blog « Travail et qualité de vie »

Sources :
Baromètre santé de 2010, INPES, 2012
Cour de cassation, chambre sociale, 25 novembre 2015, n° 14–24444 (il n’y a pas manquement à son obligation de résultat quand l’employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs)
Décret n° 2014–754 du 1er juillet 2014 modifiant l’article R. 4228–20 du Code du travail, Jo du 3

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