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Pourquoi les entreprises qui réussissent recrutent-elles des sociologues ?

Publié le par dans Risques psychosociaux.

Si la sociologie peut véhiculer l’image d’une discipline peu scientifique et historiquement attachée aux mouvements politiques de gauche, de plus en plus de grands groupes intègrent des chercheurs en sciences sociales dans leurs équipes de recherche et développement. Les sceptiques des sciences humaines devraient peut-être revoir leur jugement…

L’héritage de la sociologie française

En tant que lieu social par excellence, l’entreprise a passionné les sociologues français qui ont développé une compréhension fine des enjeux des processus de production.

Dans son ouvrage Le Phénomène bureaucratique, paru au Seuil en 1963, le sociologue Michel Crozier (1922-2013) fait le récit de l’enquête qu’il a menée dans différentes institutions françaises (administratives et industrielles). Il y met en évidence l’existence de cercles vicieux typiques des organisations bureaucratiques françaises. Ces cercles vicieux seraient, entre autres, dus aux comportements de protection mis en place par les fonctionnaires à l’intérieur d’un jeu d’acteur complexe, et ce, quel que soit le niveau hiérarchique. Pour mettre en exergue ce phénomène et pour le déjouer, Michel Crozier s’est appuyé sur une méthodologie solide : formulation d’hypothèses, validation ou invalidation via la passation d’entretiens ciblés avec des membres de l’organisation, raffinement progressif du questionnement de recherche jusqu’à la description synthétique du phénomène.

Dans Donner et prendre, paru chez La Découverte en 2009, Norbert Alter (professeur de sociologie à l’Université Paris Dauphine) a mis en évidence certains mécanismes associés à la coopération des travailleurs. En s’appuyant sur la théorie du don de Marcel Mauss (anthropologue français, Essai sur le don paru en 1925) ainsi que sur son expérience de plus de 10 ans dans une grande entreprise française, Norbert Alter observe que la performance collective repose sur un principe de réciprocité : les individus échangent pour être efficaces, mais également pour créer des liens sociaux. En omettant de reconnaitre des comportements spécifiques (partage de compétences ou d’informations rares, investissement dans la vie professionnelle au détriment de la vie privée, etc.) comme des dons, managers et direction ne parviennent pas à tirer parti du besoin de donner des individus.

Si les thèmes auxquels les sociologues français se sont intéressés sont multiples, leur travail a longtemps été cantonné à ce qui se passe à l’intérieur de l’entreprise. Cependant, le mouvement de tertiarisation du paysage économique pousse les entreprises à se concentrer sur l’extérieur. Le client entre de plus en plus en ligne de compte dans leurs réflexions stratégiques. Or, il se trouve que la sociologie est une discipline très intéressante pour mieux comprendre le consommateur – ses comportements, ses opinions et ses attentes – et pour y répondre de manière optimale.

Le boom des Social Scientist

C’est ce qu’ont compris les entreprises de la Silicon Valley, qui emploient depuis longtemps des sociologues dans leurs départements de Recherche et Développement. Dans les années 2000, les sociologues d’Intel avaient prédit l’explosion de l’usage du téléphone mobile. A l’époque, le sujet n’a pas été priorisé, si bien que l’entreprise a pris un retard portant préjudice à son développement. Depuis, les social scientists font partie des équipes les plus écoutées de la Direction générale d’Intel.

D’autres entreprises comme Uber ou Facebook font grandir leurs équipes de social scientists et les intègrent même dans leurs équipes produits, comme la plateforme de streaming musical Spotify. Bien que ces entreprises soient connues pour l’usage des Big Datas dans leur stratégie de développement, l’augmentation des effectifs des social scientists et leur intégration au plus près des niveaux opérationnels témoignent de la compréhension de leurs dirigeants de l’intérêt des sciences sociales.

La complémentarité des savoirs au cœur du succès

Les sociologues sont à même de produire des savoirs utiles à la prise de décisions stratégiques au niveau marketing, mais également organisationnel. En tant que spécialistes des comportements humains, les sociologues appréhendent l’irrationnel et la complexité et synthétisent un grand nombre d’informations de nature variée. Les méthodologies que les sociologues apprennent à manier sont également diverses : analyses statistiques complexes, observations, analyse de discours, etc. Les sociologues sont des professionnels polymorphes, à l’image de leur discipline.

Le travail minutieux qu’ils accomplissent peut cependant être difficile à coordonner avec la mise en place d’une stratégie marketing, le délai étant devenu un facteur décisif pour de nombreuses entreprises. Mais la puissance des savoirs acquis à l’aide de la sociologie et sa complémentarité avec les sciences marketing, politique et même de l’ingénierie en font une spécialité de plus en plus prisée des entreprises.

Enfin, c’est grâce à leur capacité d’intégrer avec intelligence les innovations dans une chaîne de valeur existante que les sciences sociales captent l’intérêt des entrepreneurs visionnaires. En effet, les sociologues sont à même d’étudier la faisabilité des mises en œuvre associées aux innovations dans les postes de travail. En temps d’affaiblissement des liens sociaux et d’accroissement des attentes vis-à-vis de l’employeur des millenials, la sociologie pourrait être la discipline à même de soutenir les dirigeants dans leurs efforts pour donner du sens au travail des personnes, tout en prenant les meilleures décisions stratégiques pour l’entreprise.