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Un taux de suicide inquiétant chez les salariés d’Areva

Publié le par dans Risques psychosociaux.

Au même titre que de nombreuses autres entreprises et administrations, Areva se retrouve confrontée aux suicides des salariés. Si aucun n’a eu lieu au travail, chez elle, les chiffres inquiètent néanmoins et on commence à tirer la sonnette d’alarme.

Au cours de ces trois dernières années, neuf salariés de l’usine de recyclage de déchets nucléaires de la Hague, ont mis fin à leurs jours à leur domicile. Cette usine qui emploie plus de 3.000 personnes, présente un taux de suicide trois fois supérieur à la moyenne du département dans laquelle elle se situe (La Manche), et près de six fois supérieur à la moyenne nationale.

Le contrôle du temps de travail

C’est en prenant en compte cette donnée, et après avoir relevé que le nombre d’heures supplémentaires était en hausse par rapport à l’année précédente, que la directrice départementale de la DIRECCTE a mis en demeure la Direction de l’usine de la Hague. Elle doit désormais « ramener la durée du travail, sur site et hors site, aux limites maximales légales ». En plus de la préoccupation pour la santé des salariés, cette injonction est aussi motivée par les risques pour la sûreté de ces installations qui concentrent le plus de matière nucléaire en Europe.

Mais qu’en est-il des causes ? Il convient d’en dire un mot. En effet, si les spécialistes mis à disposition des salariés (assistante sociale, infirmière, médecin et psychologue du travail) ont des éléments de réponse à apporter à cette crise locale, ils restent limités pour appréhender et comprendre le phénomène dans son ampleur, sa généralisation, et toutes ses ramifications. N’est-il pas troublant que ce phénomène prolifère et touche de plus en plus de professions, d’entreprises et d’administrations, de différentes tailles, situées dans des zones géographiques différentes ? 

Charge de travail et stress

Dans ce cas, par la demande que fait l’Etat de contrôler le temps de travail, on comprend qu’une tentative de lien est faite entre temps de travail et suicide. Le rapport entre les deux, ou plutôt entre la charge de travail et le stress, a déjà été établi théoriquement par Karasek.

Son modèle d’explication du stress, l’un des plus répandu aujourd’hui, croise deux facteurs :

  • la charge de travail ;
  • et la latitude décisionnelle dont on dispose pour faire face à la charge de travail.

Au final, les salariés les plus stressés seraient ceux qui disposent d’une grosse charge de travail, mais de peu de pouvoir décisionnel pour s’organiser et décider du comment faire. Si le recours aux heures supplémentaires était fréquent pour l’usine de la Hague, cela ne traduisait-il pas une hausse de la charge de travail et/ou des services en sous-effectifs ?

Des réorganisations multiples

Il convient de rester prudent quant aux explications des causes de cette crise. D’ailleurs, le secrétaire du CHSCT de l’usine d’Areva le souligne en déclarant : « il faut éviter de faire un amalgame entre heures supplémentaires et tentatives de suicide, car nous n’avons jamais pu établir un lien solide entre les deux ». Et pour lui, d’autres pistes méritent l’attention : « il y a eu de nombreuses réorganisations au sein du site. Certains salariés ont été affectés à de nouveaux services et ont donc dû se former à un nouveau métier. Ces changements peuvent être à la source d’un malaise, de pression. Mais nous n’avons jamais connu les raisons de ces décès, qui ont tous eu lieu à leur domicile ».

Ce cas  illustre le genre de problématiques que l’on peut rencontrer lorsqu’on arpente « le terrain » : surcharge de travail, réorganisations multiples, où encore, formation et conduite de changement inadéquates…

Inscrire la compréhension du phénomène dans une perspective plus large

Evidemment, chaque organisation a ses propres problématiques, sa propre histoire et ses propres ressources en interne pour pouvoir faire face aux problèmes d’ordre psychosociaux qu’elle rencontre. Cependant, au-delà de l’étude des facteurs micros ayant un impact sur le bien être de salariés, il est nécessaire d’inscrire la compréhension du phénomène dans une perspective plus large. Développer le bien être des salariés ou enrayer une « épidémie » de suicides (cf. effet Werther*) passe par une réflexion générale sur les mutations du monde du travail. A ce propos, Christophe Dejours développe dans son ouvrage « Suicide et travail : que faire ? »** quelques pistes expliquant l’augmentation du nombre de suicides.

Pour lui, cette tendance s’explique par trois remaniements principaux dans l’organisation du travail :

  • le privilège systématiquement accordé aux critères de gestion sur les critères de travail ;
  • l’évaluation individualisée des performances ;
  • et la qualité totale.

Ces trois facteurs ont, selon lui, pour effet de « déstructurer le monde social du travail, les ressorts principaux de la coopération et des solidarités, c’est à dire les principales composantes du vivre ensemble dans le travail ». Et c’est ainsi que les pathologies de surcharge, les pathologies mentales, et les suicides sur les lieux de travail auraient trouvé un terreau fertile pour leur expansion.

La question est sensible, on l’a vu, les modes de lecture d’un événement tel que le suicide sont multiples. Eradiquer ce phénomène passe par la compréhension des causes et l’étude de leur impact dans une situation donnée. Ce n’est pas une mince affaire, mais c’est en continuant à mettre en débat le travail que nous trouverons les solutions !

Parmi les facteurs déclenchants du stress au travail, il y a aussi les comportements managériaux dangereux.  Pour identifier les pratiques à risques, les Editions Tissot vous proposent une fiche extraite de leur documentation « Risques psychosociaux » :

Benjamin Chaillou
Psychologue social, chargé de prévention santé et risques psychosociaux

* Effet Werther : Le chercheur Phillips a démontré qu’il existait un lien entre la publicité faite autour d’une histoire de suicide et le nombre de personne qui mettait fin à leur existence peu de temps après la diffusion de ce fait.
** Suicide et travail : que faire ? est un ouvrage de Christophe Dejours et Florence Bègue, il est paru en 2009 aux éditions PUF.

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